Gbagbo ka fissa*

Cela la démangeait depuis un bout de temps.
Elle remuait la tête devant la cohue dans les rues d’ABOBO gare, puis murmurait, comme une sourde complainte.

C’est que de la fenêtre de ce gbaka* en partance pour ADJAMÉ, nous étions en bonne place pour suivre la débandade devant les pelleteuses : ABOBO gare subissait une énième tentative de déguerpissement.

Gbagbo ka fissa

Bulldo chargé, la razzia peut commencer

Les vendeurs de yougou-yougou* couraient, baluchons sur la tête avec ce qu’ils avaient pu sauver.

Une vendeuse de fruit regardait, la mort dans l’âme, sa marchandise éparpillée sur la chaussée. Dans la précipitation, elle s’était écroulée avec le panier qu’elle tentait de protéger.
Une autre, plus téméraire, se tenait droit devant la matraque levée d’un Policier. Elle restait de marbre devant la menace d’une imminente bastonnade.
Partout, des hommes de la BAE , lourdement vêtu et presqu’aussi bien armés.


 

En fait, les autorités avaient tiré des leçons de leurs précédents échecs sur le front abobolais.

La gare est en effet une espèce de zone de non droit. Avec ses filles à la peau rouge à force de se dépigmenter et ses arracheurs de portables. On y vend de tout, en pire mais surtout en toute légalité.
Depuis la « dose » de l’apprenti gbaka jusqu’aux médicaments prohibés et aux CD piratés.

Gbagbo ka fissa

Abobo gare ou le parfait capharnaüm

On dit que les « gens » du BURIDA* , aidés de quelques policiers ont un jour tenté de déloger les « pirates« . La déculottée fut traumatisante tant pour les artistes que pour les hommes en tenue.

Alors cette fois, on a fait venir plus d’hommes en uniforme qu’il n’y avait de civiles à la gare, la Brigade Anti-Émeute, les Commandos Parachutistes et même les Eaux et Forêt.

L’on se serait cru en Avril 2011, en pleine guerre des dieux deux.
Sauf que cette fois, les treillis obéissaient au brave
de l’époque.

Gbagbo ka fissa

Mommonsseur de lallé, vendeuse de feuilles, mendiants …chacun à son poste dès le matin.

Ma voisine de gbaka, une Maman sexagénaire, obèse mais bien mise dans ce basin soigné, allait finir par dire tout haut ce qu’elle couvait depuis :

-Elle : Gbagbo ka fissa dêh ! A ka fissa troooop !!

J’ai failli dire LOL devant la belle ironie du sort.
Entendre une femme d’ABOBO dire que Laurent Gbagbo est meilleur dans quelque domaine que ce soit était un événement en soi.
Certes, entre bombardement et déguerpissement je préférais de loin la seconde situation, mais mes oreilles ont pris leur pied à écouter un son si rare.

Et l’on aurait pu en rester là si cet autre passager n’avait pas décidé d’enflammer davantage le débat.

-Lui : Gbagbo ka fissa comment ? A ka fissa pour quoi ? Il ne faut pas dire des choses comme ça, la vieille !
Là où elles sont assises pour vendre là, c’est la route ou bien c’est le marché ? Vous aimez trop le désordre !

Nous on est venu pour arranger le pays, donc on va nettoyer tout ça !!

Gbagbo ka fissa

On les chasse ! Ils reviennent…On les chasse encore! Ils reviennent encore…En attendant de vraies « Solutions »

Cette fois je ne pus m’empêcher de rire. De rire fort !
« On » est assis dans un gbaka, le bus du pauvre, et se revendique de cet autre « On » en jet privé.

« On » arrange le pays en faisant des routes et des ponts; c’est bien.

Gbagbo ka fissa

Sinon on mange pas pont hein…

Mais « On » casse des baraques pour concéder l’espace aux grands groupes ou pour juste avoir une meilleure vue sur la lagune.
« On » n’a rien prévu pour les déguerpis. Rien prévu pour nos mamans là hein.
Ni de faire en sorte que les places au marché coûtent moins chères, ni de les accompagner dans une reconversion.

« On » dit qu’il les a prévenu depuis longtemps  !

Gbagbo ka fissa

Ton garba choco que tu manges et puis tu es content là, c’est d’ici que ça vient

Gbagbo ka fissa

Voilà banane moins chère versé comme ça

Alors « On » va les dégager pour que le pays paraissent propre aux yeux des nombreux amis qui lui rendent visite.
Allez donc mourir loin hein, vous là !

De faim ou d’espoir d’une improbable libération de l’autre, mais loin !
Mourrez en silence aussi s’il vous plait. Car ici l’Etat travaille pour eux vous.
Et l’Etat n’aime pas le bruit.

Gbagbo ka fissa

Autre lieu, même destin : ça casse et ça passe à la Riviera 3/Neuf kilo

Je vais moi-même arrêter de faire trop de bruit.
Car la sagesse quand vous êtes dans un gbaka d’Abobo, c’est de mettre en sourdine tout ce que vous reprochez à Nou Prezi; les représailles pourraient arriver avant la publication du billet.


 

Faux Lexique

-Gbagbo ka fissa : En Dioula soutenu ça veut dire « Gbagbo est mieux ». Maintenant « mieux que qui » là, ça je peux pas parler dêh…y a la mort dedans !
-Gbaka : Toi tu te déplaces comment dans Babi là ? En taxis quoi ? Gaou là !
-Yougou-yougou : On voit City Sport mais on tape l’œil. C’est dans « fouillez-fouillez » là on se sape; chacun achète ses habits où sa poche arrive.
-BAE : Officiellement c’est la Brigade Anti- Émeute. Sinon quand tu les vois en action, tu sens que ce sont des Bagarreurs Armés par l’Etat.
-BURIDA : Bureau qui ne voit rien dans les droits d’auteurs, tellement les pirates sont prêts pour eux.
-Guerre des deux : Les gens appellent ça crise post-électorale ; mais nous tous on sait que c’était un vieux palabre entre deux personnes, par populations interposées.
-Brave : Tchê ! C’est pas dans ma bouche tu vas daba cla-clo chaud !

 

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7 réflexions sur “Gbagbo ka fissa*

  1. Belle analyse.. même si j’espère (oui.. malgré tout) qu’il y a un plan sur le long terme.. que c’est bien ficiélé et qu’en fait la population locale et faible va profiter de tout ce qui se mijote.. que les fameuses retombées pour tous seront à la hauteur des sacrifices..

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  2. vous trouvez sérieusement que c’est une belle analyse. waaaaw. soit je suis perdu ou c’est parce que j’ai raté des épisodes …ivoiriennes (je precise ,je ne suis pas ivoirien). De cette analyse, l’auteur confine un avis a forcement une appartenance a une ethnie ou a une localité. c’est a dire parce qu’elle est de Abobo ça devient invraisemblable que la vieille dame ne puisse pas être une sympatisante de Bagbo …… sérieux et on pense que l’Afrique ira loin avec ça !!!!!!

    les choix politiques ne sont confinés a aucune religion, ni ethnie ou localité. c’est un choix personnel porté sur sa vision de l’autre(candidat). alors qui le ferait si nous jeune africain et intellectuel ou instruit ne nous départissons pas de ces idéologies qui ont fait que l’afrique:
    – n’en finit pas avec les guerres
    – n’en finit pas avec les coups d’états
    – n’en finit pas avec les oppositions ou appartenances sans raison valable
    – etc….

    cher auteur, « on » n’a jamais été ceux qui dirigent. « on » c’est la base , c’est le citoyen lambda qui de part ses activités arrivent a s’en sortir sans être un frein ou blocage pour son prochain citoyen. le désorde ou le chaos n’a jamais profité a qui que ce soit. il faut avoir l’audace et la maturité de l’objectivité plutôt que des visions ou approches nuancées par le dédain de l’autre. votre intellect doit aller au delà de tout ça.

    sachez convaincre par des arguments avouables partout et a cœur ouvert. l’Afrique a trop perdu dans la gestion de nos différences.

    comme je dis toujours, c’est l’arme parfaite des occidentaux sur l’afrique et ca marche a toute periode et a tout endroit

    arrêtons ça et ouvrons pour une Afrique unie et constituée de diverses origines. et que seule la vérité, le travail, et le respect des textes et loi soient nos repères.

    Cordialement……
    un panafricanisme qui espère qu’on ouvrira les yeux positivement un jour

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    • Cher Arafa,

      Il est plutôt long, votre commentaire !
      Permettez-vous que j’en fasse un article ?
      (LoL)

      Je l’ai lu cependant…trois fois.
      Ce qui n’a pas été facile, vu à quel point vous suivre est compliqué.
      Entre les mots que vous sautez et ceux,comme « panafricain » dont le sens à mes yeux est vague, le son, creux.

      J’aurais été heureux que vous ne partagiez pas mon avis. Car sur ce blog, je fais comme Montaigne: « je donne mon avis non comme bon mais comme mien « . Cela sans faire trop sérieux.

      L’actualité est suffisamment déprimante, vous ne trouvez pas ?

      Toutefois, en cas de désaccord sur le gond, je vous aurais expliqué pourquoi je trouve inutile de déguerpir sans mesures d’accompagnements; pourquoi, tout en approuvant la construction nouveaux marchés, je trouve absurde d’exiger des montants faramineux pour un étalage.
      Et peut-être aurions-nous parlé de ces choses qui font dire à certains que finalement… Gbagbo ka fissa.

      Sauf que votre critique ne portait pas sur l’article mais sur un idéal que vous semblez chérir: une Afrique moderne où les camps ne se forment par autour des appartenances ethniques et/ou religieuses mais autour d’idéologies claires et défendables à coup d’arguments biens montés.

      Cela est tout à votre honneur.

      Mais mon article n’avait pas pour but de décrire l’Afrique de vos rêves. Ce sont les vôtres, et vous pouvez les gardez.
      Car pour votre gouverne, nous en sommes ( malheureusement) encore très loin votre vision.

      J’explique :

      Est-ce ce que la bonne dame à qui je prête l’expression « Gbagbo ka fissa » est une sympatisante de Gbagbo ?
      Je n’en sait rien, donc je n’en dit rien.

      Est-ce que c’est un événement de voir une femme d’Abobo adimirer l’individu ?
      Oui, mon cher Arafa !

      C’est l’homme dont on dit qu’il a ordonné leur massacre, durant la crise de 2010. Il paraît même qu’on lui fait un procès pour cela.

      Oui les camps sont severement marqués depuis 2010. Oui les gens votent ( ou boycottent) encore selon leur appartenances ethniques. Oui Yopougon est le bastion de Gbagbo tout comme Abobo est celui de ADO. Oui cela est malheureux, mais c’est la réalité du moment.

      Et si vous le niez, si vous l’ignorez , ce n’est pas un épisode de l’histoire ivoirienne que vous avez manqué, c’est une saison entière !

      PS: Vous êtes libre de mettre qui bon vous semble dans votre « on » à vous.

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  3. Pingback: Gbagbo ka fissa* – Vu d'en haut

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